Dans quelques heures, l'un partira pour Valence, l'autre pour la province de Huelva, en Andalousie. Ce sera la dernière étape d'un périple de cinq ans, enduré ensemble, qui les a conduits de deux pauvres plantations de coton du Mali jusqu'au continent européen, via une barque qui a assuré leur passage de la côte du Sahara occidental à Fuerteventura, l'une des îles de l'archipel espagnol des Canaries. Une connaissance, arrivée en Espagne il y a deux ans, leur a dit qu'ils pourraient peut-être trouver du travail dans les exploitations agricoles de ces deux provinces de la Péninsule.
Mady Tounkara, 25 ans, est originaire d'un village de la région de Kayes, dans le sud-ouest du pays. Sa famille, comme celle de Yaouba Koné, 26 ans, cultive le coton. La main-d'oeuvre que constituent les dix enfants Tounkara et les quinze frères et soeurs Koné n'est pas de trop pour survivre dans ces zones de monoculture, où le kilo de coton est vendu 35 centimes d'euro. Même en travaillant dur, les récoltes ne rapportent pas assez pour pouvoir marier toute la fratrie. Des dix enfants Tounkara, dont trois sont plus âgés que Mady, seuls deux ont pu fonder une famille.
Lorsque les pluies n'ont pas été assez abondantes et que la récolte est mauvaise, Mady et Yaouba se rendent à Bamako et cherchent du travail afin que la famille puisse acheter le mil et le riz en quantité suffisante pour nourrir tout le monde. C'est là que les deux jeunes hommes se sont rencontrés. C'est là qu'ils ont décidé de tenter ensemble l'émigration vers l'Europe. "Là-bas, beaucoup de jeunes hommes y pensent", témoigne Mady. "Nous sommes partis le 15 mai 2001. J'avais 100 000 francs CFA (152 euros) en poche", se souvient Yaouba.
C'était, bien sûr, loin d'être suffisant pour pouvoir payer la traversée jusqu'en Europe. Alors, quittant leurs familles et leur village, Mady et Yaouba ont pris la route du nord, s'efforçant, chemin faisant, de gagner les quelques centaines d'euros nécessaires à leur passage. Au fil des mois, ils ont travaillé dans les champs de l'oasis de Djanet, dans le sud-est de l'Algérie, sont revenus au Mali, ont poussé jusqu'en Libye, par Ghat, sans rencontrer de problème aux frontières, puis ils sont passés au Maroc - Rabat, Casablanca - pour arriver enfin au port d'El-Ayoun, au Sahara occidental, en mars 2006. Jour après jour, ils ont économisé leurs maigres gains. Cinq ans plus tard, "j'avais gagné 1 500 euros en Algérie et en Libye", résume Yaouba.
Cette fois, c'est suffisant pour convaincre "un Marocain" rencontré sur place de leur vendre une place à bord d'une embarcation qui doit partir bientôt. "Nous avons payé 1 100 euros chacun. En plus du capitaine, nous étions 34 sur la barque et chacun avait payé 1 100 euros", certifie Yaouba. Après paiement du trajet, et au moment d'embarquer, début avril, le passeur les a fait se dévêtir un à un. Il a fouillé chaque vêtement à la recherche de téléphones portables ou d'argent dissimulé. "Il palpait tout, il vérifiait tout, même les coutures des habits, raconte Mady. Il a trouvé les 150 euros que j'avais cachés dans la semelle d'une de mes chaussures et dans le col de ma chemise."
Dans cette fouille en règle, Yaouba, lui, a perdu les 50 euros qui lui restaient. Pour faire bonne mesure, le passeur leur a confisqué tous leurs vêtements, chaussures comprises, ne leur laissant emporter qu'un pantalon et un tee-shirt pour affronter le froid de la nuit en mer.
"SE CHERCHER LA VIE"
Après onze heures de traversée à la boussole, ils sont arrivés en vue de Fuerteventura, l'île canarienne la plus proche des côtes marocaines, la plus "protégée" aussi, par un système de radars et de capteurs. Les 34 passagers ont alors été interceptés par les secours en mer espagnols. Puis, toujours pieds nus, ils ont été conduits à terre, où la Croix-Rouge s'est assurée de leur état physique, leur a fourni des vêtements, un jus de fruit et des biscuits. Ils ne savent pas ce qu'est devenu "le capitaine".
Comme tous les Africains qui atteignent sans papiers d'identité les côtes espagnoles, ils se sont vu délivrer par un juge, dans les 72 heures de leur arrivée, un ordre d'expulsion. Ordre inapplicable puisque les autorités espagnoles ne connaissent généralement pas l'identité des nouveaux venus. En attendant de pouvoir procéder à une très hypothétique reconduite à la frontière, la police de Fuerteventura a placé Mady et Yaouba dans un centre de rétention pendant le délai maximal de 40 jours prévu par la loi. "Nous y avons été bien traités", témoignent-ils.
Puis, jeudi 18 mai, juste avant que ce délai n'expire, les deux jeunes hommes ont été conduits à l'aéroport de l'île et placés dans un avion. "Nous ne savions pas où nous allions", se souviennent-ils.
Lorsque la pression migratoire a commencé à se faire sérieusement sentir sur les Canaries, au début de la décennie, les autorités espagnoles ont mis en place un programme de transfert systématique des immigrés sans papiers non expulsés - c'est-à-dire presque tous - vers divers régions de la péninsule, parmi lesquelles Madrid, la Catalogne et Valence. Mady et Yaouba, eux, ont été débarqués à Madrid et confiés à la Croix-Rouge.
"Lorsqu'ils arrivent, explique Nuria Baz, responsable du programme immigration de l'organisation, nous les interrogeons pour savoir de quoi ils ont besoin. Puis, s'ils connaissent quelqu'un en Espagne, comme c'est le cas pour 70 % d'entre eux, nous nous efforçons de les mettre en contact avec cette personne. Nous fournissons des repas, des cours d'alphabétisation ou d'espagnol, nous leur apprenons à s'orienter, bref, à se débrouiller. Au besoin, nous les hébergeons, pendant un maximum de trois mois. Notre objectif est de les rendre autonomes vis-à-vis des institutions." En 2005, 1 572 Subsahariens sont passés par les locaux de la Croix-Rouge de la région autonome de Madrid.
Sans papiers, et donc interdits de travail légal, Mady et Yaouba sont cependant libres. Dans quelques heures, ils repartiront "se chercher la vie", comme le dit l'espagnol, chacun de son côté. Avec 60 euros en poche, donnés par la Croix-Rouge.
Cécile Chambraud _________________ A la guerre comme a la guerre èëè âòîðàÿ ðåäàêöèÿ Çàáóãîðíîâà